Les syndicats américains ne se laissent pas faire
Il n'est, en soi, déjà pas habituel d'être informé sur des actions syndicales à grande échelle hors Europe, mais quand cette information vient des États-Unis, cela devient rarissime. Et pourtant…début mars, presque 100.000 manifestants sont descendus dans la rue pour défendre des droits syndicaux essentiels.
Ces chiffres sont impressionnants, surtout quand on sait que Madison, où s'est tenue la manifestation, est la capitale d'un État qui compte à peine 5 millions d'habitants, le Wisconsin. Quelles sont les raisons qui ont amené les syndicalistes américains dans la rue? Le gouverneur du Wisconsin, Scott Walker, a jugé nécessaire de rogner sur les dépenses publiques. Au moment où il octroyait des réductions fiscales à des groupes aisés de la population et à des entreprises, il taillait fermement dans les droits de pension et les salaires des fonctionnaires de l'État. Walker est dès lors soutenu pleinement par un certain nombre d'entrepreneurs extrêmement riches.
Mais ce n'était pas assez. Il a aussi privé les syndicats concernés du droit de négociation collective. Ce qu'il est parvenu récemment à faire (provisoirement). Mais qui gagne une bataille ne gagne pas nécessairement la guerre. Cette lutte symbolique – tant pour l'Amérique de gauche que pour l'Amérique de droite – a engendré une mobilisation et une vague de solidarité jamais vues. Nous avons parlé avec Renee Asher, une syndicaliste qui est restée sur place pendant des semaines, à propos de la lutte menée et de ce qu'il leur reste encore à faire.
Renee Asher (DS): ‘Notre syndicat, SEIU (Service International Union), représente par exemple les infirmières (à domicile) et les prestataires de soins dans l'État du Wisconsin. Ils venaient d'obtenir le droit de s'organiser en syndicat (NDLR: en Amérique, il faut d'abord, pour ce faire, récolter les signatures nécessaires des travailleurs) et s'occupaient de leurs premières négociations collectives… Ils peuvent donc les oublier, car ils perdent tout de suite le droit de négocier!’.
Pour des syndicalistes européens, il est surprenant d'entendre parler d'actions syndicales d'une telle envergure aux États-Unis. N'étiez pas vous-même aussi étonné?
RA: ‘L'ampleur et la portée de la protestation étaient impressionnantes à vivre. Chaque jour à nouveau, Madison se remplissait de travailleurs et d'habitants. Mais il n'y avait pas du mouvement que dans la capitale. De très nombreuses personnes ont rejoint les manifestations dans tous les recoins de cet État’.
‘Il y a aussi une très grande colère quant à la manière dont le Gouverneur a abordé cette situation. Il a réduit à néant 50 années de réalisations syndicales. Aspect étonnant aussi : la protestation a progressé de manière très organique. Les syndicats y collaborent avec des comités de citoyens inquiets, avec des agriculteurs, des individus,… Ici aussi, nous remarquons que les nouveaux médias sociaux (Facebook, Twitter) jouent un rôle important’.
Cela fait maintenant un gros mois que les protestations durent. Allez-vous pouvoir maintenir cet enthousiasme?
RA: ‘Pour de nombreuses personnes, cela pourrait avoir des conséquences pour les élections dans l'État: celui-ci pourrait de nouveau voter pour le Parti démocratique, qui défend davantage les droits du travailleur ordinaire. L'on remarque tout de même aussi que cela vit: le dégoût face à la cupidité à Wall Street, à un moment où monsieur tout-le-monde doit se serrer la ceinture. La lutte dans le Wisconsin est aussi un reflet à petite échelle de ce qui se produira ailleurs dans le pays. Nous remarquons dès à présent que l'étincelle s'est propagée à d'autres États, comme l'Ohio. Les politiques devront donc choisir: qui soutiendront-ils? Les gens, ou les administrateurs de puissantes et riches entreprises?’.
Et maintenant? Les Républicains semblent avoir réussi leur coup …
RA: 'Les Républicains ont gagné cette bataille grâce à une astuce. Il n'est donc pas autorisé pour l'instant de conclure certains types de conventions collectives de travail dans l'État. Il est toutefois possible chez nous de rendre à nouveau éligibles certaines places au Sénat, également pendant le mandat du sénateur siégeant. Nous focalisons désormais notre énergie sur la récolte des signatures nécessaires pour le faire et sommes en avance sur le planning. Des sondages font apparaître que trois sénateurs sur huit ne seraient pas réélus. C'est suffisant pour remettre en selle les démocrates’.
‘Il n'empêche que d'autres initiatives sont prises dans d'autres États. Certains politiques sont effrayés par l'intensité de la protestation, mais d'autres font comme si de rien n'était. Nos membres sont prêts. Qu'ils viennent!’.
Bonne chance en tout cas!